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László Krasznahorkai - La mélancolie de la résistance

Les grandes œuvres se touchent comme des sphères, en partageant, ici et là, des lentilles d'intersection. Ainsi, on trouverait dans ce livre de Krasznahorkai, une vague parenté visionnaire avec ceux de Kafka – peut-être également des accents de Thomas Bernhard et de Ionesco, de Musil aussi. Mais l’œuvre du prix Nobel hongrois s’émancipe spectaculairement de ses influences. L’une des originalités de « La mélancolie de la résistance » est en ceci que l’absurde n’est pas d’emblée dans les événements extérieurs pouvant prétendre à l’objectivité et au quasi-consensus ; non, cet absurde est – et ce, jusqu’à la bataille biochimique perdue d’avance qui clôt ce livre – à l’intérieur même des personnages, un vice consubstantiel à leur être devenu inapte à organiser un "éventuel ordre rationnel du monde". En d’autres termes ce n’est pas d’abord dans le climat extérieur qu’est l’absurde (il ne présente que très peu de non-sens), mais dans les excès de consciences sélectives évoluant totalement détachées du réel ambiant, où la moindre aspérité sur le lisse attendu prend des proportions apocalyptiques.
Parfaitement vissés à ce subjectivisme, les personnages ne sont pas des entités monolithiques reconnaissables en toutes circonstances, mais de simples "points de vue" d'autres personnages : un même nom vu tantôt, comme un "idiot du village", tantôt, comme un ravi des lois de l'Univers, tantôt comme un gentil dévoyé, tantôt comme une âme pleine de compassion. Or, le point de vue engage autant le voyant que le vu : Mme Eszter voyant son mari en fainéant clinophile est cohérente avec elle-même, femme active et ambitieuse. Mais ce même M. Eszter sera vu comme un dépressif en danger que Valuska veut protéger. L'ensemble de ces points de vue reste, malgré tout, cohérent.
Entre les extrêmes, entre le versant béat (Valuska) et la vallée de larmes (M. Eszter) qui finiront par confluer en tentant de surnager à l’épisode central de vandalisme, se tient, donc, les pieds sur terre, pratique, l’ambitieuse Mme Eszter.

Arc narratif

Se déplaçant lourdement, un cirque s’installe sur une place (place Kossuth) de la ville, montrant à qui veut bien payer, un monstre exhibé par une équipe dont la nature varie selon les rumeurs (forains, étrangers menant razzia dans la région, etc.) : une baleine – ou plutôt son cadavre – d’autant plus monstrueuse qu’elle a des branchies (p. 132 – peut-être une erreur de script, sans doute la seule) !
Ce cirque, qui est d’abord seulement étrange mais inoffensif, porte en gestation par le côté monstrueux de l’exhibition, et comme attisée par la rumeur médisante de la population qui la redoute, une violence destructrice : ce qui couve pendant une grande partie du livre finit par éclore, et c’est une bande gluante de pulsions sadiques, avide de déprédations, qui s’abat sur la ville.
Mais comme la littérature est à même de faire contrepoids à toute horreur, à toute mélancolie, par le recul scripturaire, par l’élaboration d’un discours cohérent, par le doublage comique, c’est pure jouissance de lire cet écrivain qui creuse un style bien à lui, somptueux, profond, rigoureux.
Exemple :
"Le point de vue du capitaine de gendarmerie ne prêtait à aucune ambiguïté bien qu’il fût présentement dans l’incapacité de l’exprimer : tête renversée et bouche ouverte, il dormait toujours du sommeil des justes, seul obstacle l’empêchant d’indiquer qu’il était pour sa part entièrement d’accord avec le raisonnement qui venait d’être développé." (p. 237 de l'édition Folio)

László Krasznahorkai est l’artisan d’une phrase toujours de haute tenue, savante et maîtrisée, laquelle sert une analyse fine dont le sérieux ajoute au cocasse de ces petits dérèglements grossis par les consciences.
Le plus étonnant étant que cette phrase, aussi longue et complexe soit-elle, et y compris dans ces développements philosophiques (chers à M. Eszter) où brille un comique de disproportion – entre l’ampleur du cheminement de la pensée et l’infime résultat qu’elle produit ("Il ne neigera plus") –, que cette phrase, donc, on la chevauche avec aisance, on caracole sur cette "écriture qui galopait éperdument" (p. 335)
La phrase est prolifique, donc, mais non prolixe, malicieuse, hilarante dans ses doubles sens ; la trame est filandreuse, le propos protéiforme, l’atmosphère quelque peu étrange. Et dans le vide et le désarroi où peut laisser longtemps le point final – qui donne envie de relire cette « Mélancolie de la résistance » –, tentent d’émerger dans le sillage qu’il laisse en nous des réflexions macroscopiques sur l’ouvrage, dont il s’agit de dégager les grands axes si savamment et comiquement cachés, son éventuelle résonance avec une situation hongroise mal connue. Mais l’ensemble est si riche, les linéaments si imbriqués que l’on pressent un message crypté, et le questionnement reste : à quoi peuvent renvoyer les méthodes de cette ambitieuse Mme Eszter – exacte opposée de son musicien philosophe apathique de mari – devenant "Secrétaire générale" de la ville après avoir pris la tête de la "résistance" à un épisode de vandalisme qu’elle a elle-même fomenté ? Ce machiavélisme qui consiste à faire semer la terreur pour se présenter en sauveuse, n’est-il pas sans rappeler une certaine donne
politique ?
Mais les thèmes sont frôlés, puis déjoués. Pour ne laisser trôner qu’une reine : pas la sociologie, pas la thèse politique, pas la stratégie militaire ou la chimie de la destruction. Pas une ville en déclin puis en sursaut, pas la musicologie ; pas même Mme Eszter. Non, une seule reine : la littérature.
Et c’est peut-être seulement l’âcre goût des toutes dernières pages (ce "précis de décomposition") qui fait moins regretter qu’on en ait fini la lecture et qu’on peut reposer en paix ce livre superbement étonnant. C’est sûr, on y reviendra, mais il faut tout de même se remettre un peu de cette découverte après avoir été si plaisamment sonné !
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