Scriptosum - A chaud
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Donc, je n’aurai pas pu. Mea Culpa ! J’ai eu beau essayer, m’obstiner un peu, mais non. Soixante-dix pages et c’était plié ! Elles auront eu raison de ma persévérance.

I – D’abord, de mon effort de mémorisation : pléthore de personnages en si peu de pages(*) !
Personnages trop peu caractérisés pour soulager la mémoire du lecteur que je fus. Et de devoir souvent feuilleter quelques dizaines de pages en arrière pour retrouver quel lien tel Bézoukhov peut-il avoir avec un Pierre ou un André, tel Basile avec une Anna (non, pas la Mikhaïlovna, mais la Pavlovna, bien sûr !) ; tel comte avec une Sonia, etc. À défaut de patronyme ou de prénom, se concentrer sur les titres nobiliaires (princesses, vicomtes) en espérant qu’aucun dialogue ne mettra aux prises deux comtesses. Devoir refeuilleter pour admettre que la petite personne malheureuse, la princesse Bolkonsky du haut de la page 31 est la sœur et non l’épouse, également jeune et mignonne princesse Bolkonsky (à savoir Lise Meinenn) du prince André (André Bolkonsky, donc, et fils du prince Bolkonsky, riche et avare – tout le monde suit ? On se croirait dans « La Cantatrice Chauve » de Ionesco : « Bobby Watson, le fils de Bobby Watson ! »). Devoir refeuilleter pour ne pas confondre Kouraguine (à savoir les fils, Anatole et Hippolyte, du prince Basile) avec les Karaguine mère et fille, qui viendront plus tard – c’est bon pour tout le monde ?)
Pour conclure sur ces personnages qui sont légion, on eut aimé, comme pour les textes de théâtre, une plaquette de garde les identifiant (plutôt qu’avoir à feuilleter péniblement au hasard des pages déjà lues), page de préambule à laquelle se référer facilement si l’on s’est bêtement perdu comme moi entre un Bézoukhov et un Koutouzov : Tolstoï, qui n’aimait pas Shakespeare, aurait au moins pu lui emprunter cette précaution. Bien qu’il donne quelques indices pour se repérer dans cette foule de privilégiés, c’est toujours chichement, un peu à la manière d’un vieux gâteux qui parlerait de sa famille dans la rue à un passant qui ne faisait que lui demander son chemin mais qui est censé savoir qui est Marguerite. S’il s’agissait d’écrire le bruissement indifférencié, le caquetage d’une basse-cour de nobles oisifs, il y avait de meilleurs moyens littéraires, mais sans doute trop modernes pour Tolstoï et son époque. C’est d’ailleurs peut-être un trait de « l’âme russe » que cette fusion de l’individu dans une collectivité, comme cela apparaît aussi, par exemple, dans « Boris Godounov », le célèbre opéra de Moussorgski.


II – Ensuite, ce raout dont la scénographie est un peu laborieuse mais non sans traits comiques parfois, fait penser, par son contexte, à Proust, mais pour s’émerveiller un peu plus de ce que l’écrivain français a fait de mondanités festoyantes, et du génie avec lequel il en a déployé la mise en scène : très intégrée chez Proust, elle est tramée d’un fil beaucoup plus grossier chez Tolstoï. À propos de ce tramage, justement, seul bon moment repéré lors de la réunion mondaine : page 35, délicieuse métaphore de la maîtresse de maison, Anna Pavlovna, parcourant son salon d’un groupe à l’autre, en « patron d’une filature [prêt à] relancer un fuseau arrêté ou arrêter celui qui grince ».

III – Enfin, et ce fut pour moi deux coups de grâce :
cette phrase inutile et stupide : 1 – « ’’Que va-t-il se passer maintenant ?’’ se demanda-t-elle [Natacha] » (p. 87) ; 2 – « Sonia et Natacha regardèrent leur sœur [Véra] d’un air à la fois coupable et heureux. » (p. 89). Ah non ! C’est déjà assez compliqué comme ça pour ne pas donner au mot
« sœur » une ample acception ! Sonia et Natacha sont cousines, donc Véra n’est sœur que de Natacha, et cousine de Sonia !

Non, décidément, la vie est trop courte, et Tolstoï, trop long (deux milles pages !) pour le plaisir médiocre attendu de cette lecture.

(*) J’ai noté pas moins de 40 noms de personnes différentes dans les 70 premières pages. Si « La Recherche » a aussi beaucoup de personnages, ceux-ci se déploient sur un fil narratif plus fin et plus long, distillés au compte-gouttes par le goulot d’étranglement d’un narrateur , "Je", caméra baladeuse discrète mais présente, nécessaire (sauf dans "Un amour de Swann") et nécessairement diachronique.

1er mars 2026



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